Productivité, durabilité, sérénité : conduire le troupeau laitier avec les outils du management

Le regard de Caroline OULHEN sur un troupeau de vaches laitières, au pré ou dans la stabulation, est fascinant, son dialogue avec l’éleveuse et l’éleveur, passionnant. Tout y passe : l’état des animaux, leur comportement, la nourriture, la rumination, la buvée, les bouses, le temps de miction, les critères techniques, les réformes, le travail, bien sûr, au regard des objectifs de l’éleveur.euse… nous y reviendrons tout au long du présent article. Après un échange avec l’éleveur.euse la véto porte un regard général sur l’ensemble du troupeau tout en commentant ses observations pénétrantes, puis elle se mêle aux vaches et les examine de près ; elle procède à des comptages et des mesures. Pour finir, elle présente la synthèse de ses observations et évoque avec l’éleveur les pistes d’amélioration concrètes et situées dans le temps. Dans quel but ? Eh bien dans le but d’aider l’éleveuse ou l’éleveur à définir un plan d’action qui lui permette d’atteindre ses objectifs de productivité et de bien-être tant pour elle ou lui-même que pour ses animaux. Le Dr Caroline OULHEN présente cette démarche aussi rigoureuse qu’efficace dans un cours en ligne très construit, étayé par des études scientifiques, et convaincant. Un formidable outil pour tous les éleveurs laitiers.

L’éleveur n’est pas seulement un producteur de lait

Pour Caroline OULHEN, considérer l’éleveur.euse seulement comme un producteur ou une productrice de lait est réducteur. Son métier va bien au-delà car il.elle gère une entreprise de production laitière, un métier complexe que notre véto propose d’aborder de façon originale pour aider l’intéressé.e à progresser. Comment ? : en analysant avec lui.elle la situation sous l’angle du management dont notre autrice reprend les grandes lignes en les adaptant à l’élevage. Le management consiste habituellement à conduire des travailleurs humains vers la performance. Caroline OULHEN propose de considérer les vaches comme des collaboratrices de l’entreprise. Original, non ? Suivons-la pas à pas pour apprécier tout l’intérêt de la démarche.

La démarche en bref

Qu’est-ce que l’éleveur.euse veut atteindre ? Cette question est première. Que mettre en place pour atteindre ces objectifs ? Selon quel calendrier ? Avec quelle organisation ? Quel recrutement (de vaches considérées comme des collaboratrices dont on doit obtenir le maximum d’efficacité au travail) ? Avec quels indicateurs et points de contrôle ? Le tout s’appuyant sur une observation fine de la situation actuelle du troupeau et des conditions de travail.

Tel est l’itinéraire que propose notre véto dans son cours en ligne, à la fois théorique et pratique.

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Conduire son plan de progrès dans une démarche de management

Caroline OULHEN propose de conduire ses vaches comme on conduirait, en entreprise, une équipe de collaborateurs mais sans anthropomorphisme car les vaches ont des spécificités propres à l’espèce.

Les objectifs d’entreprise doivent être définis en cohérence avec les objectifs personnels de vie de l’éleveuse ou de l’éleveur. Ce ne sont pas des idées générales ; ils seront opérants s’ils sont spécifiques, c’est-à-dire précis, propres à ce troupeau dans cette ferme ; ils doivent être mesurables, atteignables, réalistes et situés dans le temps. Pour se souvenir de ces caractéristiques, un moyen mnémotechnique : SMART.

Ces objectifs, on va les prioriser et définir des étapes pour les atteindre ; c’est la planification. On va donc prendre en compte et ordonner les différents éléments que sont la génétique, la conduite du troupeau (reproduction, renouvellement) et l’organisation pratique. Celle-ci concerne les conditions de travail favorisant le bien-être animal et le bien-être des éleveurs. Elle doit permettre l’efficacité des process, notamment par les comportements et la communication humain-animal tenant compte du comportement habituel de l’espèce. Et puis la gestion des matières premières conduit à la nutrition.

Enfin, on définit des indicateurs de pilotage avec une attention particulière à l’état des animaux.

Satisfaire en priorité les besoins humains

Au cœur de l’entreprise, il y a l’humain. D’abord s’interroger :

  • Qu’est-ce que je veux pour ma vie personnelle, quels sont mes besoins ?
  • Comment ces besoins se traduisent-ils au niveau professionnel ?
  • Qu’est-ce que j’aime dans mon métier (à sauvegarder) ?
  • Qu’est-ce que j’aimerais améliorer ?
  • Quels sont les derniers projets réalisés ?
  • Quels sont les changements déjà prévus ? Sont-ils en ligne avec les objectifs ?

Pour être mobilisateur un objectif doit apporter des gains qu’il convient d’estimer, en matière de revenu mais aussi de conditions de travail, de relations humaines et de qualité de vie. Quels sont les gains attendus ? Telle sera encore la question à se poser.

Bilan et plan de progrès

Évaluer la situation actuelle, non pas au doigt mouillé mais à l’aide d’indicateurs mesurables et validés scientifiquement. Cette évaluation aussi objective que possible permettra de mettre en valeur des points positifs et d’identifier des axes d’amélioration. Hiérarchisés et situés dans le temps, ces axes deviendront le plan d’action à court, moyen et long termes, balisés par des indicateurs de pilotage.

Bien-être des éleveurs et bien-être des animaux sont corrélés

Une étude norvégienne de grande ampleur publiée en 2019 confirme scientifiquement la corrélation entre les deux bien-être. Elle s’appuie sur de nombreux indicateurs de santé animale, de production et de reproduction (mais pas de comportement). Au regard, les éleveurs répondaient à des questions sur leur satisfaction au travail, leur optimisme pour l’avenir, leur revenu, leur sentiment d’être appréciés en tant qu’éleveurs, peu stressés, peu fatigués, peu isolés socialement.

Eh bien, rien d’étonnant à cela, quand les animaux sont en bonne santé et productifs, les éleveurs se sentent bien dans leur métier, leur santé psychologique et leur vie sociale. Et réciproquement ; c’est un cercle vertueux.

Les représentations de l’éleveur et ses animaux

Certains éleveurs vivent pour l’animal tandis que d’autres vivent avec l’animal ou malgré l’animal ou même, oserait-on dire, sans l’animal. Cette échelle résulte d’une étude de l’Institut de l’élevage qui montre les caractéristiques de chacun de ces quatre types : relation aux animaux, motivations de l’éleveur, sentiment face à la mort de l’animal, recherche de la satisfaction des besoins des animaux.

Caroline OULHEN ne porte pas de jugement sur les éleveurs ainsi caractérisés. Elle souhaite mettre en évidence le lien entre les représentations de l’éleveur et ses comportements à leur égard, avec, en réaction, le comportement des animaux vis-à-vis de l’éleveur. Si les animaux sont considérés comme une menace, l’éleveur, stressé, aura tendance à l’agressivité, provoquant des comportements animaux agressifs ou prostrés, en opposition. Inversement, l’éleveur qui considère les animaux comme des collaborateurs, se comportera avec calme et douceur, de façon positive (ce qui n’exclut pas l’autorité). Il aura en miroir des animaux volontaires, en confiance, positifs, et même plus productifs, nous allons le voir.

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Le bien-être animal concerne le physique et le mental

Au départ, bien sûr, il faut à l’animal (et à l’éleveur.euse) une bonne santé, faute de quoi, il ne peut pas se sentir bien. Ensuite, le bien-être appelle un certain confort physique. Enfin, ce n’est pas le moins important, assurer la satisfaction des besoins comportementaux de l’espèce.

L’ANSES a publié en 2018 une définition précise :

« Le bien-être d’un animal est l’état mental et physique lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal »

Exemple d’attente bien connu : le repas.

Le bien-être résulte donc d’un état physique et mental positif lié à ses émotions et à sa perception de son environnement. L’éleveur influe sur cette perception depuis le plus jeune âge par les apprentissages qu’il induit chez l’animal.

L’OIE donne une définition qui s’appuie sur cinq libertés nécessaires au bien-être animal :

  • Ne pas souffrir de la faim ou de la soif
  • Ne pas souffrir d’inconfort
  • Ne pas souffrir de douleurs, de blessures ou de maladies
  • Pouvoir exprimer les comportements naturels propres à l’espèce
  • Ne pas éprouver de peur ou de stress.

Le référentiel de base qu’utilise couramment Caroline OULHEN exprime le bien-être animal de façon positive :

  • Bonne alimentation : nourriture et abreuvement
  • Bon logement : ventilation, luminosité, couchage, circulation
  • Bonne santé
  • Comportement approprié.

Traduire ce référentiel pour l’éleveur manager

Rappelons que ce concept conduit à considérer l’éleveur comme un manager et les vaches laitières comme une équipe de travailleuses. Caroline OULHEN reprend des items du management et les adapte à l’élevage :

  • Qualité des locaux de travail devient confort du logement des animaux,
  • Matériel de travail devient nourriture et abreuvement,
  • Consignes claires évoquent la communication et la relation humain – animal,
  • Efficacité de l’équipe renvoie aux moyens permettant l’expression des comportements propres à l’espèce et réduction des stress,
  • Vérification de l’atteinte des objectifs est réalisée par le suivi des indicateurs de pilotage de l’exploitation,
  • Reconnaissance du travail se traduit par des récompenses.

Le bien-être animal est réglementé

C’est l’article L 214 du Code Rural datant de 1976 qui l’énonce. Il a d’ailleurs donné son nom à une association de défense de la cause animale qui fait souvent parler d’elle par ses actions spectaculaires qui ne ménagent pas les éleveurs. L’article de loi est ainsi libellé : « Tout animal étant un être sensible, il doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ». Et de poursuivre : « Il est interdit d’exercer des mauvais traitements envers les animaux domestiques ou sauvages apprivoisés ou tenus en captivité ».

En 1998, la directive européenne 98/58/CE statue sur les normes minimales relatives à la protection dans les élevages en se référant aux cinq libertés évoquées plus haut.

En 2000, la législation française a transposé la directive européenne de la façon suivante :

  • Les animaux sont surveillés par l’éleveur :
  • Personnes en nombre suffisant et formées,
  • Au moins une visite des animaux par jour ou à intervalle suffisant,
  • Premiers soins (ou appel au vétérinaire) à tout animal malade ou blessé.

  • Les bâtiments d’élevage sont adaptés et entretenus :

  • Installations d’alimentation et d’abreuvement : limiter les risques de contamination,
  • Matériaux utilisés non dangereux,
  • Nettoyés, désinfectés et désinsectisés autant que nécessaire,
  • Ambiance non dangereuse : l’air circule pour réguler la température, l’humidité, les gaz, la poussière… sans représenter de danger pour les animaux,
  • Absence d’obscurité ou de lumière artificielle permanente,
  • En cas d’accès à l’extérieur, il doit y avoir des dispositifs de protection contre les intempéries, les prédateurs et les risques pour la santé des animaux. Absence de possibilité d’évasion.

  • La conduite d’élevage doit être appropriée :

  • Alimentation saine, adaptée à l’âge et à l’espèce, en quantité suffisante, accessible, répondant aux besoins physiologiques,
  • L’eau de qualité adéquate, disponible en quantité appropriée,
  • Aucune substance n’est administrée à l’animal à moins qu’il n’ait été démontré par des études scientifiques ou sur la base de l’expérience que la substance ne nuit pas à la santé ou au bien-être de l’animal (les traitements thérapeutiques sur prescription échappent à cette règle),
  • Les pratiques douloureuses sont interdites excepté quelques méthodes autorisées sous conditions.

La loi Egalim du 30/10/2018 impose en outre des dispositions relatives à l’abattage : vidéos en abattoir, expérimentation d’abattage mobile, etc. Elle annonce pour janvier 2020 des mesures concernant le transport des animaux (durée, température…), la redirection des aides financières vers les bâtiments permettant l’expression naturelle des comportements animaux, la désignation d’un référent bien-être animal dans chaque élevage. Des mesures très précises concernent les veaux mais pas les vaches laitières, hors cahier des charges de l’agriculture biologique. La filière s’engageait en outre à réaliser un diagnostic d’évaluation du bien-être animal dans toutes les exploitations laitières d’ici à 2022 (Outil d’audit Boviwell).

L’arrêté du 16/12/2021 stipule que tous les élevages doivent disposer d’un référent bien-être animal dont le nom est affiché sur le site de l’élevage plus une mention spécifique dans le registre d’élevage.

En septembre 2024, un nouveau commissaire européen a été nommé à la Santé et au Bien-être animal avec mission de réviser la législation avant 2026. Attendons de voir, dit Caroline OULHEN, car aujourd’hui, pour les vaches laitières, on dispose de très peu d’obligations légales chiffrées.

Productivité et bien-être animal sont liés

Le bien-être animal permet d’améliorer la santé, assez souvent la production, dans tous les cas la longévité des animaux. Il améliore le bien-être de l’éleveur et réduit les impacts environnementaux : diminution des intrants et des émissions des gaz à effet de serre. Affirmations gratuites ? Non, Caroline OULHEN s’appuie sur des travaux scientifiques.

Une étude espagnole a été réalisée en 2008, sur 47 exploitations totalisant 3129 vaches de niveau génétique équivalent avec une ration identique mais des paramètres d’élevage différents comme la place des abreuvoirs, la place à l’auge, les bâtiments… Que voit-on ? Eh bien la production varie de 20,6 à 33,8 Kg de lait par jour, et cela uniquement sur les facteurs non génétiques et non alimentaires. Impressionnant !

Une étude américaine montre que si on agrandit la place par vache, on augmente la quantité de lait produite. La place à l’auge influence aussi la production, en particulier pour les primipares ; ce sont elles qui souffrent le plus du manque de place à l’auge et au couchage.

On sait que le stress des vaches nuit à leur productivité. Ainsi, le comportement des soigneurs influence la productivité des vaches, jusqu’à 10 % du niveau de production entre un groupe de soigneurs empathiques à l’égard des animaux et un groupe de soigneurs non empathiques.

Une étude française en taurellerie montre que le nombre d’attaques des taureaux envers les soigneurs est très directement corrélé au comportement de ces derniers à leur égard. Pas surprenant, mais ici, c’est démontré.

Ces travaux confirment l’hypothèse énoncée plus haut par Caroline OULHEN selon laquelle la façon dont nous nous représentons les animaux influe sur notre comportement et, en retour, sur celui des animaux.

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La science détermine les besoins physiques et comportementaux

Bien connaître les animaux pour bien les traiter. Deux disciplines y conduisent : l’éthologie et la zootechnie. La première est la science des comportements des animaux, dans leur milieu naturel ou non. La seconde est l’étude scientifique de l’élevage des animaux, de leur reproduction et de leur adaptation à des besoins déterminés en lien avec des objectifs de production.

En caractérisant les comportements habituels d’une espèce, l’éthologie permet d’identifier les comportements déviants des animaux, de mettre en place des mesures de correction et d’en évaluer l’efficacité. Caroline OULHEN énonce ci-dessous les enseignements qui nous intéressent dans ces deux disciplines.

Les bovins vivent en groupe organisé

Ce sont des animaux grégaires. Le groupe est strictement hiérarchisé, on y observe des dominantes, des meneuses et des subalternes. Les meneuses initient le mouvement quand le groupe bouge. Elles sont les plus curieuses et audacieuses ; ce sont elles qui s’approchent si on vient avec un seau de concentrés qu’elles ne connaissent pas. Les dominantes viendront ensuite, si elles y trouvent un intérêt et s’imposeront alors pour en bénéficier9.

Animaux de proie, les bovins trouvent dans le groupe la ressource pour faire face à tous les défis de la vie, d’abord par l’apprentissage collectif, puis par la protection qui permet de réduire le stress. Lieu de contagion émotionnelle, l’effet de groupe pousse l’ensemble des animaux à fuir un danger.

Repérer la meneuse est important pour l’éleveur et tout intervenant. En passant du temps auprès d’elle pour établir la confiance, on peut obtenir du groupe bien des choses dans le calme et la sérénité.

Beaucoup d’actions sont collectives et se pratiquent au même moment pour 60 à 80 % du groupe : le repos, l’alimentation, l’abreuvement, la rumination, les déplacements… Ainsi donc les infrastructures doivent pouvoir héberger au moins 80 % du troupeau. Quant à la cage de contention, mieux vaut la disposer à proximité immédiate et à vue des animaux pour que l’animal isolé ait un contact visuel avec ses congénères. On limite ainsi le stress important de la séparation.

La traite est attendue par les vaches ; elle doit rester un moment de bien-être, de soulagement. Pas question d’action contraignante ni douloureuse dans le lieu de traite, ni traitements, ni injections.

Attention à la bulle de confort !

Comme les humains, chaque animal instaure autour de lui une bulle de confort invisible qui lui est propre. Plus resserrée à l’arrière et autour du corps, la bulle s’élargit à partir de l’épaule, autour du cou et de la tête. Dans cette zone, aucun intrus n’est toléré sauf si c’est un « ami », ou alors en cas de chaleurs ou de froid intense. Tout autour, une zone intermédiaire permet à un intrus d’être toléré, à condition qu’il ne s’approche pas. On en tient compte quand on approche l’animal ; l’arrière de l’épaule est la zone de plus grande tolérance.

La vache est un grand animal : une prim’holstein mesure 2,4 à 2,8 m du nez à la queue et 60-70 cm de large aux hanches. Il faut tenir compte de ces dimensions dans la conception des espaces : quand deux vaches marchent de front, il faut plus de 2 m de large pour les faire passer paisiblement si elles sont copines et 3 m si ce n’est pas le cas.

Journée rythmée d’une vache laitière

La vache fait tout le temps quelque chose ; rester debout sans rien faire est anormal. Certes, chaque jour, elle est au repos, couchée, pendant 13 h en moyenne mais durant 80 % de ce temps, elle rumine. Elle consacre 5 heures à s’alimenter et ½ h à boire. Il faut dire qu’elle boit d’autant plus qu’elle produit beaucoup de lait. S’y ajoutent 3 h à la traite et 2 h ½ à différentes activités : déplacements, comportements amicaux, grattage, exploration des lieux, expression des comportements de chaleurs, etc. La journée est bien remplie.

Ruminer couchée permet à la vache de mieux valoriser la ration que debout. Chaque heure couchée en moins ferait perdre 1,5 L de lait. Les comportements normaux de l’espèce témoignent du bien-être des animaux ; grattage et brossage en font partie ainsi que les interactions positives entre vaches comme le léchage avec leur grande langue rapeuse et les comportements de chaleurs qui montrent que les animaux se sentent en sécurité sur un sol non glissant.

Les bovins communiquent par divers moyens

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Dépourvus de langage articulé, les animaux n’en communiquent pas moins entre eux, et cela de diverses façons :

  • la gestuelle dans le comportement général,
  • la posture : position de la tête, des oreilles, de la queue, du dos…
  • l’expression faciale : le museau est rigide donc l’expression faciale est peu manifeste, en revanche, la vache reconnaît les expressions humaines,
  • l’odeur : leur odorat est beaucoup plus développé que le nôtre, le flehmen (nez retroussé, cou tendu dégageant l’organe voméronasal) permet de détecter les hormones contenues dans l’air, sexuelles ou de stress,
  • les vocalises varient en intensité, fréquence et durée ; les vaches savent réclamer, exprimer de la détresse et autres émotions,
  • le contact physique positif ou négatif.

Au sein du groupe, les vaches communiquent donc en permanence.

Le comportement alimentaire occupe beaucoup de temps et d’espace

L’alimentation est un levier de l’amélioration de la production ; ce n’est pas le seul, on l’a vu, mais il est néanmoins fondamental. Au pâturage, les vaches pâturent chaque jour durant 4 à 9 h, en plusieurs petits repas. L’ingestion est maximale tôt le matin ou tard l’après-midi avant le coucher du soleil, comportement classique de proie qui évite la grande lumière quand son attention à l’environnement est relâchée par son occupation à se nourrir.

En bâtiment, 5-6 h d’ingestion par jour, parfois moins, en 6-7 repas quand la ration est disponible à volonté. L’ingestion est maximale au moment de la distribution et ensuite de la repousse du fourrage vers les animaux, puis, à un moindre titre, au retour de la traite. Plus la prise alimentaire est importante, plus la phase de rumination qui suit sera longue, jusqu’à 4 h. C’est à ce moment-là que des variations importantes de pH du rumen peuvent apparaître, provoquant des troubles de santé. Ingestion, rumination et production ont un lien très fort.

La vache rumine entre 8 et 10 h/j, de préférence couchée provoquant une compression de la veine mammaire (fontaine de lait), un séjour plus long du sang dans la mamelle et donc une meilleure production. La rumination a lieu préférentiellement la nuit et en milieu de journée.

La vache trie la nourriture ; elle préfère les grains aux brins longs, tous les éleveurs le savent. Si la ration est mal mélangée, les dominantes mangent plus de grains tandis que les subordonnées se contentent des brins longs, avec, évidemment un déséquilibre de la ration pour chacune. La compétition à l’auge est systématique pendant les 30 à 60 minutes qui suivent la distribution. Toutefois, un système de contention efficace à l’auge et une longueur d’auge suffisante en limitent nettement les effets sur le temps comparé d’alimentation entre les dominantes et les subalternes. On bloque les vaches au cornadis à condition toutefois d’avoir un nombre de places suffisant.

Une grande quantité de fibres dans le rumen ralentit la vitesse de transit et donc réduit l’ingestion. Un fourrage efficace (idéal ?) est celui qui favorise une consommation plutôt lente, davantage de petits repas, moins de tri et plus de rumination, donc une meilleure stabilité ruminale. Des fourrages coupés plus court améliorent l’ingestion et la digestion et donc une meilleure santé et davantage de production. Quant à la buvée, elle doit être suffisante en quantité et en qualité10. Pour que les vaches boivent suffisamment, c’est-à-dire sans interruption durant la buvée, il faut un espace assez large autour des abreuvoirs. Prévoir 4 m de couloir.

Un changement de fréquence de distribution de fourrage, nous allons le voir, va modifier le comportement alimentaire.

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Changer la fréquence de distribution

Quand on passe d’une à deux distributions par jour, on observe une augmentation de l’ingestion quotidienne, une réduction de la vitesse d’ingestion, des repas plus petits et plus fréquents, moins de tri et finalement, une ration plus efficiente.

Quand, à titre expérimental, on réalise 4 à 5 distributions quotidiennes, les vaches passent plus de temps à manger avec moins de concurrence et de tri à l’auge, au bénéfice des subordonnées qui vont davantage exprimer leur potentiel. Donc une production améliorée. Les meilleurs moments de distribution, c’est-à-dire ceux où un maximum d’animaux viennent manger, c’est tôt le matin et tôt dans la soirée. Quand des vaches ne viennent pas manger, il y a lieu de les avoir à l’œil et de s’interroger : viendront-elle plus tard ou ont-elles un problème, lequel ?

Les vaches sont émotives et sujettes au stress

Êtres sensibles, les animaux ressentent des émotions provoquées par ce qu’ils perçoivent grâce à leurs cinq sens (on reconnaît aujourd’hui qu’ils sont dotés de plus de cinq sens), principalement des éléments de leur environnement. Ces sensations sont plus ou moins longues, positives ou négatives. Elles sont évaluées subjectivement (c’est-à-dire de façon propre à chacun) par l’animal qui en éprouve des émotions : joie, peur, tristesse, colère, dégoût, surprise. Ces émotions dites primaires sont plus ou moins intenses, fugaces et mêlées. Elles provoquent une activation physiologique et une réaction comportementale.

L’animal évalue la situation en fonction de sa soudaineté, de sa familiarité, de sa prévisibilité, de sa valence (puissance d’attraction ou de répulsion) positive ou négative, de ses attentes et de sa capacité de maîtrise (je lutte ou je fuis, par exemple). L’humain attentif en tient compte dans son comportement vis-à-vis des animaux : marcher lentement à l’approche, se garder de mouvements intempestifs, familiariser progressivement les animaux aux innovations (les faire passer plusieurs fois dans le nouveau pédiluve sans eau avant de le remplir), prendre l’habitude de leur donner une récompense (un peu de concentré) avant une manipulation, manipuler en priorité l’animal le plus docile : les autres regardent et apprennent, varier légèrement les horaires pour déjouer les routines qui entretiennent des attentes (le changement d’heure aura moins d’impact), laisser des zones de liberté pour que l’animal sente qu’il a une certaine maîtrise de ses choix, par exemple installer un « bar à minéraux », réaliser des manipulations sans contention. Beaucoup d’animaux sont bien plus calmes et dociles pour un soin quand on ne les contient pas et qu’ils ont donc la possibilité de fuir.

Les animaux expriment leurs émotions

Pour illustrer son propos, Caroline OULHEN projette des photos. On y voit une vache qui éprouve du plaisir au grattage au-delà des ischions. Elle manifeste très clairement son émotion, relève la queue, relâche la sphère génitale, lève haut la tête dans une sorte d’extase. Dans un état émotionnel positif, il est habituel de voir la vache explorer son environnement, se toiletter individuellement ou toiletter une congénère (que c’est agréable au chignon quand l’animal est en confiance !), manger et rester couchée les temps attendus (mesurables aux capteurs), se mouvoir tranquillement, se brosser, ne pas montrer de comportements stéréotypiques comme les mouvements de langue répétitifs non alimentaires (hors toilettage). Et quand les jeunes jouent, c’est bon signe.

Caroline OULHEN projette un tableau de dessins de la tête et des oreilles significatifs d’émotions et de comportements correspondants. Des photos le complètent. La position et les mouvements de la queue renseignent également sur l’état de l’animal. Ils peuvent témoigner d’un état d’agitation, voire de stress. En stress important, justement, l’animal a tendance à uriner et/ou déféquer en série des bouses liquides et acides.

Obligation de moyens ou de résultats ?

L’éleveur se fixe un objectif spécifique, mesurable, atteignable, réaliste, situé dans le temps (SMART, souvenez-vous). Pour cela, compte tenu de la situation présente, il va entreprendre des actions, c’est-à-dire se donner des moyens de réussir. Mais ce n’est pas magique ; il se peut qu’il atteigne le résultat sans prendre tous les moyens ; tant mieux ! Il peut arriver, malheureusement, que les moyens mis en œuvre ne suffisent pas à atteindre l’objectif, alors que c’est bien le résultat qu’on veut atteindre ! Il faudra s’interroger sur les facteurs de non-résultat. Je ne connais pas l’échec, disait Nelson Mandela, soit je réussis, soit j’apprends. Excellente maxime. En élevage, les résultats sont multi factoriels et les différents facteurs interagissent. C’est tout un art de les combiner.

Cet art, Caroline OULHEN va le pratiquer sur le terrain successivement dans un troupeau de jersiaises conduites par une éleveuse, ensuite de montbéliardes sous la houlette d’un éleveur. Les deux interlocuteurs sont, bien sûr, attentifs au bien-être de leurs animaux et volontaires pour s’engager dans une démarche d’amélioration au service de leurs objectifs, selon le concept d’éleveur manager de son troupeau.

Cas pratique 1 : à la Ferme des Muses

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Un système à taille humaine, production de qualité et vente directe

On retrouve Caroline OULHEN à Boyer, en Saône-et-Loire, au nord de Tournus, accueillie par Anne-Laure Bontemps. Tout d’abord une phase d’entretien permet de découvrir les grandes lignes de l’exploitation en s’attachant au bien-être au travail. L’éleveuse est installée depuis 2019 en bio avec une vingtaine de vaches jersiaises (± 15 à la traite), transformation du lait et point de vente. Ce système, gourmand en heures de travail, c’est elle qui l’a introduit sur l’exploitation qui compte 53 ha dont une quarantaine en prairies naturelles, le reste en cultures de céréales pour le troupeau, en rotation avec du soja et de la luzerne. Les ¾ du lait sont transformés et ¼ livré à la coopérative Biolait, ce qui donne une souplesse. Jérôme, son mari, se prépare à s’installer avec l’éleveuse ; il travaille déjà deux jours par semaine sur la ferme. Le souhait serait de gagner en qualité de vie au sens de travailler moins et d’être à jour dans les travaux.

Evolutions récentes

Anne-Laure a instauré la mono-traite (à 6h30) après six mois d’installation quand elle a réalisé que l’activité de transformation et les livraisons perturbaient sérieusement l’horaire de la traite du soir. Le troupeau est devenu plus calme et docile. On comprend que la performance laitière n’est pas la préoccupation principale d’Anne-Laure !

Elle a pourtant mis en place plus récemment le pâturage tournant dynamique à un voire deux paddocks par jour en parcellisant 8 ha de prairies en 52 paddocks. Outre une meilleure gestion parasitaire, l’éleveuse observe un gros entrain des vaches à aller pâturer. Elle a aussi installé une brosse qui est appréciée. Un km de haies a été récemment planté pour produire de l’ombre et stimuler la biodiversité (essences diverses, mellifères, comestibles, de précocité diverse…). Ça bouge sur la ferme et ce n’est pas fini.

Des projets de construction

De mai à octobre les petits veaux sont dehors. En revanche, l’hiver ils sont élevés près des vaches ; c’est trop étroit et malcommode. Anne-Laure projette donc la construction d’un bâtiment pour les veaux et aussi d’un bâtiment dédié au fourrage, ce qui donnerait plus d’espace aux vaches. Enfin, anticipant la pression du loup, elle s’apprête à accueillir un chien de protection du troupeau selon un protocole d’essai.

Que faire alors du temps gagné ? Sans doute profiter de quelques week-ends et congés mais aussi suivre des formations, notamment sur les médecines alternatives.

La gestion de l’équipe vaches

Le vêlage est précoce, à 24 mois. Anne-Laure organise les accouplements pour ne plus avoir de vêlage entre mi-décembre et mi-janvier, ni en été. Elle n’hésite pas à faire durer la lactation de certaines vaches. Le tarissement est classique : deux mois. Elle introduit 4 à 5 primipares par an ; les autres génisses sont vendues pour la reproduction.

La cause principale de réforme est l’infertilité. Les vaches à cellules ou prenant de l’âge finissent en allaitantes, ce qui n’empêche pas de valoriser la viande en direct parce qu’elles sont en état, pas stressées. Anne-Laure a essayé l’abattage à la ferme et souhaite y revenir quand ce sera possible.

Qualité de vie au travail, de quoi parle-t-on ?

On fait le travail qu’on aime, souvent dehors, avec des animaux, oui c’est bien, dit Anne-Laure qui est fière aussi de ses produits et de sa clientèle. Mais les heures en fromagerie sont énormes, au-delà de ce qu’elle pensait au départ. L’éleveuse voudrait travailler moins d’heures chaque jour, avoir plus de liberté les week-ends au lieu de les consacrer à rattraper le travail en retard comme changer les bêtes de pré, sortir du fumier, refaire des clôtures… Elle souhaite arriver à séparer travail et vie de famille.

Elle voudrait aussi réaliser des petits aménagements pour moins de pénibilité.

Objectifs d’exploitation : vivre de notre travail

Ce qui veut dire un revenu correct avec moins de travail. Pour cela, Anne-Laure vise un travailleur de plus, et puis elle tient à pérenniser son exploitation et donc, dans un avenir encore lointain, la transmettre. Dans cette perspective il faut que ce soit attrayant.

À moyen terme, dans deux ans, son mari devrait s’installer avec elle. Pour cela, il faut, selon ses calculs, augmenter la production d’un tiers, passer de 35 000 L à 50 000 L de lait. Dans ce but, elle garde plus de génisses. L’objectif est ambitieux ; il demande une grosse organisation et nécessite d’optimiser la transformation fromagère.

Visite du troupeau en prairie

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Dans le pré, Caroline OULHEN a tous les sens en éveil : elle écoute, regarde attentivement, prend des mesures de temps et de hauteur, touche les animaux et les résidus de bouses, sent les odeurs. Au fil de ses observations, elle égrène pour nous un commentaire très instructif.

En arrivant on voit le troupeau réparti dans tout l’espace, en train de brouter, calme. Puis vient pour quelques vaches le temps de la rumination. Caroline OULHEN compte 42 coups de mâchoire par bol de rumination, ce qui est un peu faible ; on attend 55 à 70.

Elle regarde les vaches déféquer, s’intéresse au rythme de l’opération puis observe les bouses. L’une se tient bien ; une autre est carrément molle. Le pâturage tournant dynamique qui offre uniquement une herbe jeune provoque un transit un peu accéléré ; pas surprenant. La véto prélève des échantillons de bouses pour mesurer le résidu après lavage, tamisage et pressage manuel. Il reste moins du tiers de résidus ; la ration est donc plutôt bien digérée. Elle examine attentivement les fibres du résidu : elle trouve un grain non aplati, intact, quelques poils qui attestent que les vaches se lèchent.

Toutes les vaches sont debout. Leur rumen est plein. Cela nous permet de voir sur le flanc des lignes de bonheur formées par le gras sous-cutané : bon signe.

Caroline OULHEN note la propreté du ventre, des pattes et des mamelles, et elle note l’état des animaux.

Examen de la buvée

Pour savoir si les vaches boivent suffisamment, notre véto compte le temps de miction de plusieurs d’entre elles : 5, 10, 14 secondes. Le temps théorique attendu est au minimum de 10 secondes. Allons voir les abreuvoirs ! Il faut au plus 150 m entre le bout de la pâture et l’abreuvoir. La hauteur doit se situer entre la hauteur du coude et la pointe de l’épaule de la plus petite vache. Une vache boit 15 à 20 litres d’eau en une minute. Caroline OULHEN compte le temps de buvée de plusieurs vaches et regarde à quel endroit de l’abreuvoir elles s’abreuvent. Une boit près de l’entrée d’eau, sans doute à la recherche d’eau claire, car dans l’abreuvoir, on ne voit pas le fond.

Confort et comportement des animaux Caroline OULHEN examine la ligne du dos des vaches à l’arrêt pour avoir une idée du confort des animaux au niveau de l’abdomen, du thorax et des pattes. Un dos arrondi serait signe d’inconfort.

Ici, les vaches se sentent visiblement en sécurité : comportement d’exploration, oreilles à l’horizontale, pas de blessures sur le corps, léchage sur la tête. Aucune érosion du jarret (sol abrasif) ni gros jarret (sol trop dur). Léchage entre vaches, mouvements amicaux. Un seul comportement antagoniste. Elles ruminent debout en attendant le foin à l’étable.

Caroline OULHEN observe la respiration des animaux et remarque qu’à 24-25°C, elles souffrent déjà un peu de la chaleur : plus de 60 mouvements/mn, naseaux dilatés.

Synthèse des observations

L’éleveuse est de retour pour entendre la synthèse. Beaucoup de points positifs ressortent : le troupeau est calme à l’égard des humains et calme entre vaches. On a noté seulement un comportement antagoniste pour 5 ou 6 comportements agonistes (amicaux). Elles ont trouvé leur zone de grattage. Le poil est propre et brillant avec des lignes de bonheur sur le flanc ; les notes d’état sont très correctes pour des jersiaises. Les rumens sont bien pleins. La digestion est satisfaisante (moins de 1/3 de parties solides dans les bouses après rinçage et tamisage).

Points à améliorer

Quelques vaches sont trop pots de colle, pas respectueuses de l’humain. La fréquence respiratoire est trop élevée : 60 au lieu de 45/mn ; chez certaines on entend la respiration. Fièvre ? Sans doute plutôt la chaleur + hygrométrie. D’où l’importance de l’ombrage. Bouses très variables ; rumination à 45 mouvements/bol alors qu’il faudrait 55-70. Conséquence de la ration à dominante herbe tendre.

Surprise de ne pas les avoir vues couchées en ce début d’après-midi, ni par la suite. Explication : ce matin pluvieux, elles ont été maintenues dans le bâtiment avec du fourrage sec.

Les temps de miction sont variables ; certaines vaches ne boivent pas assez ; les abreuvoirs sont pourtant à bonne hauteur mais insuffisamment nettoyés. Bravo pour l’ensemble, dit Caroline OULHEN.

Pistes de travail

Il revient à l’éleveuse de formuler les améliorations qu’elle envisage. Six abreuvoirs sont à venir qu’elle placera à moins de 150 m du coin le plus éloigné de la parcelle. Elle veillera à nettoyer les abreuvoirs.

Les vaches trop familières sont les premières nées sur la ferme ; trop de proximité, une erreur de débutante. Caroline OULHEN insiste sur ce qu’elle appelle le contrat moral à établir dès le plus jeune âge pour se faire respecter sans familiarité excessive : l’humain a le droit d’initier un contact avec l’animal, l’animal n’a pas le droit d’initier un contact avec l’humain.

Les haies seront bienvenues quand elles auront poussé.

La véto fait préciser le délai de mise en place et les critères de réussite sur les bouses, les relations, le temps de miction. Un bar à minéraux, avec de l’argile en libre-service sera installé dès demain.

S’ensuit un échange à propos des vaches nourrices et du risque d’avoir des génisses sauvages si elles sont nourries au pis. Tout dépend du temps que l’éleveuse passe auprès d’elles.

Préciser les priorités en matière de qualité de vie en élevage

Un jeu de cartes va matérialiser ce qu’est aux yeux de l’éleveuse la qualité de vie en élevage. Il présente sept axes de réflexion : psychique, social, facilité du métier, physique (durée, pénibilité), revenu, environnement de travail. Pour chacun, l’éleveuse classe les cartes du plus important au moins important. Toutes les décisions à venir devront satisfaire ces besoins-là. Un super outil d’aide à la réflexion.

Voilà une ferme et une éleveuse bien attachantes.

Cas pratique 2 : au GAEC des Montbe Salers

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Vaches laitières performantes et allaitantes valorisent des prairies permanentes.

Nous voilà dans une stabulation à logettes avec un troupeau de montbéliardes, accueillis par Philippe, attentif au bien-être animal. En introduction, Caroline OULHEN rappelle à Philippe que le bien-être humain est indissociable du bien-être animal. Les deux seront donc abordés.

La ferme de Céline Janin et Philippe Latuilière

Située dans le secteur de Cluny en Saône et Loire, la ferme en polyculture élevage occupe le couple d’agriculteurs, un salarié à plein temps et un apprenti. Elle compte 80 vaches laitières et 50-60 vaches allaitantes. Les 250 ha servent principalement à l’alimentation du bétail : maïs ensilé, céréales, prairie temporaire et majorité de prairie permanente. 700 000 L de lait annuels livrés à SODIAAL. Travail en CUMA pour les cultures et récoltes. En matière de travail, on est au taquet.

Changements récents importants

2012 : gros travaux dans le bâtiment des vaches laitières, nécessitant un lourd emprunt. 2022 : reprise de l’exploitation en vaches allaitantes du père de Céline. Le GAEC a engagé alors un apprenti qui a été embauché à la fin en CDI.

Motifs de fierté

La ferme accueille de temps en temps l’école d’ostéopathie de Cluny qui apprécie la tranquillité du troupeau ; pas de fuite en cas de présence humaine. La génétique, fruit de plus de vingt ans de travail attentif sur les taux et les aplombs, plus récemment la quantité de lait, commence à évoluer positivement. À voir les résultats, on se doute que les progrès génétiques ne datent pas seulement d’hier.

Philippe n’a pas peur de l’opinion publique car, dit-il, j’ai confiance dans ce qu’on fait. Une saine assurance par les temps qui courent où l’élevage bovin est décrié.

L’éleveur qui n’est pas d’origine agricole a démarré en 2003, de rien, en intégrant un GAEC dont l’associé a pris la retraite en 2008. Une belle réussite du travail, de la persévérance et du sérieux, même si sa modestie ne lui permet pas de le dire comme ça.

Projets : améliorer l’existant

Les éleveurs veulent gagner en autonomie fourragère. Ils vont donc remplacer un silo taupinière par deux silos en béton, permettant de récolter davantage de fourrage de qualité au printemps.

Ils veulent aussi installer un robot de traite pour limiter les astreintes quotidiennes, gagner donc en flexibilité et en pénibilité : on commence à avoir mal aux épaules. En matière de qualité de vie au travail, ils souhaiteraient dégager du temps pour arriver à faire notre travail sans qu’il y ait tout le temps du travail en plus, donc une cadence moins pressante.

Si on fait ce travail, dit Philippe, c’est qu’on a envie de le faire. Une façon pudique d’exprimer l’amour de son métier. On aime apprendre mais l’investissement formation est lourd parce qu’il faut s’absenter.12

Toute décision à prendre, conclut Caroline OULHEN, doit donc être en cohérence avec ce que l’éleveur recherche : flexibilité, pénibilité, temps de travail diminué (rythme et cadence) et valeurs du métier.

Pour l’avenir, un objectif de production

Arriver à monter en 5 ans à 8500 L de lait vendus par vache (7400 L actuellement vendus, pour 8200 kg au contrôle laitier). La différence des deux chiffres s’explique en partie par le lait donné aux veaux (8 L x 65 j), d’autant que toutes les génisses sont élevées (35 environ) et les 20-25 meilleures au génotypage seront gardées. Les autres partent à l’export. Le troupeau assure donc complètement son renouvellement.

Les génisses vêlent à 27 mois, âge moyen ramené récemment à 26 mois, pas moins parce que les génisses sont en pâture. L’éleveur essaie de faire vieillir les vaches. Durée du tarissement : 60 jours. Les questions de Caroline OULHEN sont précises sur les indicateurs techniques ; quand l’éleveur n’est pas sûr d’un chiffre il préfère ne rien dire plutôt qu’une bêtise.

Critères de réforme, dans l’ordre : le caractère (la vache qui tape à la traite), la morphologie, la santé mammaire. Mammites : 15 % environ/an. Le troupeau est sain.

Pour atteindre l’objectif de production, l’éleveur veut travailler sur la qualité des fourrages, estimant que la génétique est au niveau ou le sera très bientôt.

Observation générale du troupeau dans le bâtiment

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Caroline OULHEN observe l’ensemble de la stabulation tout en se déplaçant sur l’aire d’alimentation car la taille du bâtiment ne permet guère de l’embrasser entièrement d’un seul coup d’œil. Le fourrage a été repoussé à l’auge. Le troupeau s’est déplacé dans la stabulation. Un seul comportement amical observé mais plusieurs comportements antagonistes au cornadis et à l’abreuvoir. Une grande vache dominante impose sa loi. Des comportements de tri marqués, sur certaines vaches particulièrement. La barre inférieure du cornadis semble peut-être un peu haute pour des vaches de moindre gabarit dont le fanon s’écrase sans toutefois de perte de poils. Plusieurs chevauchements indiquent que le sol n’est pas glissant. Un cul de sac du couloir d’exercice au bout du bâtiment est un endroit à risque de compétition entre les vaches, d’autant qu’elles ne se font pas de cadeau.

Mesures de l’auge : les 15 cm de différence de hauteur entre la table d’alimentation et l’aire d’exercice sont respectés. Caroline OULHEN mesure la largeur du cornadis, compte le nombre de places. Elle s’intéresse à la régularité de la distribution et observe qu’il y a moins de fourrage à un bout et davantage à l’autre, à hauteur du cul de sac, justement. L’auge est bien nettoyée au fond sous les brins longs.

Les vaches se répartissent dans les logettes de manière inégale, plus clairsemées notamment face au mur, aucune vers le fond. En ce début d’après-midi, il faudrait normalement 70-80 % des animaux couchés. Ce n’est pas le cas, avec les disparités selon les zones ; et celles qui sont debout ont le plus souvent les pattes arrière dans le couloir. Serait-ce la barre au garrot qui les gêne ?

Observations dans le troupeau

Les vaches ne sont nullement perturbées par la présence humaine au plus près d’elles. Caroline OULHEN fait remarquer un flehmen, réflexe de nez retroussé, cou tendu, qui dégage l’organe voméronasal (dit de Jacobson) et permet à l’animal de détecter les odeurs, en particulier d’origine hormonale ou de stress, nous en avons parlé plus haut. Elle montre aussi sur le flanc d’une vache les lignes de bonheur et des marques grises sur les poils provenant des tapis à picots qui sont d’excellentes brosses ; preuve qu’elles s’en servent. Elle observe les grattages, les temps de miction, les bouses, les buvées, effectue le test de fuite, inspecte les abreuvoirs, écoute les toussotements d’une vache pendant la miction ; elle formule une hypothèse à ce sujet : soit chaleurs, soit vaginite post vêlage. Elle compte les vaches qui ruminent, compte les coups de mâchoire par bol de rumination, examine le rythme respiratoire, souligne une odeur d’ammoniac qui dérange sans doute les animaux.

Les logettes doivent être confortables

Les logettes et le comportement des vaches qui s’y trouvent suscitent beaucoup d’attention de Caroline OULHEN. Pour que les animaux s’y couchent douze heures par jour et y ruminent paisiblement en s’y salissant le moins possible, les logettes doivent être confortables. Elle passe le dos de la main sur le sol pour en apprécier la rugosité, se laisse tomber à genoux pour estimer la dureté du sol, prend des mesures. Elle observe les vaches couchées, les queues, les membres, l’arrière-train. Elle les regarde se coucher et se lever, déféquer couchées ou debout, examine attentivement l’érosion et les gonflements des jarrets, repère des traces de lait au sol, effectue des comptages. Ceux-ci ne portent pas sur les 80 vaches mais sur des échantillons.

Importance de la buvée

Les temps de miction et un pli de peau effectué à l’arrière de la cuisse indiquent si les animaux boivent suffisamment. Les vaches à l’abreuvoir retiennent toute l’attention de la véto, avec des comptages de temps de buvée. L’une plonge résolument le mufle dans l’eau ; une autre hésite un moment à boire, pour quelle raison ? Serait-ce la présence de chlore ou de fer, ou alors des courants électriques13 ?

On n’observe pas ici de mouvements de langue stéréotypiques, c’est-à-dire hors alimentation ; Caroline OULHEN explique que ces anomalies surviennent en cas de trop forte densité d’animaux, manque de fourrages grossiers, de blocs à lécher. Ils doivent alerter.

Paramètres d’ambiance : lumière et ventilation

Le bâtiment est bien éclairé par la lumière naturelle malgré un ciel un peu nuageux, grâce surtout aux larges baies aux murs ; ça se voit. Toutefois pour objectiver l’observation, trois mesures de luminosité sont effectuées, proches de 200 lux.

Le flux d’air est important aussi, ce qui est positif. Caroline le démontre avec le test du briquet.

Les vaches sont notées

Caroline OULHEN note que les panses sont bien remplies ; elle montre comment l’observer. Elle note aussi l’état d’engraissement (selon la grille Interbev), la propreté du ventre, des pattes et de la mamelle, la brillance des poils.

La vidéo nous laisse voir une bonne expression des chaleurs.

Synthèse des observations

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L’éleveur est de retour pour prendre connaissance de la synthèse que lui présente Caroline OULHEN. Il est félicité pour le calme, la gentillesse et le respect des vaches à l’égard des humains. Quel est son secret ? La souche sans doute mais on y passe du temps, reconnaît-il. Eh bien oui, évidemment, les bonnes relations ne tombent pas du ciel ! Ça c’est du management ! En revanche, les vaches ne sont pas tendres entre elles malgré un espace de mouvement suffisant. La largeur des couloirs est standard et le bâtiment n’est pas surchargé.

L’alimentation est présente sur toute la longueur de l’auge mais il y en a moins à l’entrée. L’éleveur reconnaît que la distribution n’est pas totalement homogène, un peu moins au départ, pour être sûr d’arriver au bout et puis comme il en reste dans la remorque, on recule mais pas sur toute la longueur. Voilà l’explication.

Outre ce phénomène, la prise alimentaire n’est pas homogène non plus : visiblement, la zone du cul de sac est moins prisée par les animaux car c’est une zone de conflits potentiels. Et puis les vaches trient ; le fond de l’auge est nettoyé sous les brins longs, un peu trop longs sans doute. L’hétérogénéité des bouses semble indiquer qu’elles n’ingèrent pas toutes la même ration. La rumination n’est pas tout à fait suffisante comme l’indique le nombre de coups de mâchoire par bol. Toutefois les rumens sont remplis, les vaches sont en état (8 sur 10 en bon état d’engraissement), elles ruminent majoritairement couchées, ce qui est positif. Les poils sont assez brillants.

L’éleveur acquiesce ; il n’est pas surpris ; la mélangeuse est ancienne, les couteaux sont usés et, révélation ! une nouvelle remorque mélangeuse arrive la semaine prochaine !

Il n’y a pas de blessures d’épaule ; le cornadis est adapté, d’autant qu’une place est neutralisée par travée, c’est l’éleveur qui le révèle, pour tenir compte du gabarit des animaux. Le sol n’est pas glissant. Les vaches utilisent les tapis à picots pour se gratter, mais elles se grattent aussi à d’autres endroits bien polis, au risque de se blesser. La luminosité est excellente, entre 150 et 200 lux ; la ventilation est bonne, ce qui n’empêche pas une assez forte odeur d’ammoniac. L’éleveur soupire : la fosse est pleine et la CUMA attend les pièces pour réparer la tonne à lisier en panne. Ils sont plusieurs adhérents à ronger leur frein. Patience !

Les aplombs sont nickel, dit Caroline OULHEN. Souvenons-nous que c’est un point de vigilance de l’éleveur dans ses choix génétiques de longue date. Il précise que rien ne l’insupporte davantage qu’une vache boiteuse, évidemment souffrante et très lente dans ses déplacements.

Les urines sont belles ; les abreuvoirs très propres et installés à bonne hauteur. Tous ces points positifs énoncés permettent d’aborder ensuite les pistes de progrès dans deux domaines importants, surtout au regard de l’objectif d’augmentation de la production laitières : l’abreuvement et le couchage.

Certaines vaches ne boivent pas assez

La miction dure 18 secondes en moyenne, ce qui serait satisfaisant, mais avec des extrêmes. Quelques-unes ne vont pas boire suffisamment. L’étable compte 5 m linéaires d’abreuvoirs installés ; il en manque, selon Caroline OULHEN, 1 à 2 m. L’éleveur le pressentait mais une question n’est pas résolue : où les installer ? Ce serait possible dans le cul de sac mais pas satisfaisant. Sur les barrières, peut-être… à réfléchir.

Le couchage n’est pas suffisamment confortable

Les pattes arrière sont souvent sales ; plusieurs vaches défèquent couchées. Sont-elles fainéantes comme le dit Philippe ou ont-elles trop de difficultés à se lever comme le pense Caroline OULHEN ? Des secteurs semblent moins ou pas occupées. Des jarrets sont abimés, bien que l’éleveur estime qu’il y a un mieux de ce côté-là. Les vaches s’étalent dans les logettes. Trop d’entre elles restent trop reculées. Le couchage est dur. La farine de paille pourtant épandue en grande quantité, ne suffit pas à améliorer la situation. Faut-il en commander une plus fine ? Mais alors, bonjour la poussière !

Caroline OULHEN suggère de diminuer la hauteur du rondin buttoir posé en avant des logettes du côté du mur pour que les animaux puissent passer la patte avant par-dessus au moment de se lever. Elle suggère aussi d’avancer de quelques cm la barre au garrot et cela en faisant un essai sur une travée pendant un mois avec photo avant et photo après. Ces remarques sont très techniques mais le confort des animaux en dépend, d’autant qu’il s’agit de grands gabarits. N’oublions pas que les vaches laitières doivent rester couchées une douzaine d’heures par jour et que chaque heure en moins, c’est 1 à 1,5 L de lait en moins.

Plan d’amélioration

Que souhaitez-vous mettre en œuvre ? demande Caroline OULHEN à l’éleveur, et quand ? • Barre au garrot : à voir en octobre-novembre. L’objectif est que 75 à 80 % des vache présentes dans les logettes soient couchées, précise la véto. • Matelas de couchage : d’ici 4-5 ans, quand on installera le robot de traite, on en profitera pour changer les matelas de couchage ; d’ici-là, il y aura peut-être des innovations (parce que les matelas souples sont souvent peu résistants). • Farine de paille : il reste beaucoup à discuter sur le choix du type de produit. • Abreuvoirs : voir à les installer sur les barrières, mais en hiver, les abreuvoirs métalliques gèlent. Que choisir ?

Tout n’est pas simple, on le voit, dans les décisions techniques à prendre. Ce qui est sûr, c’est que l’éleveur veut avancer, sans précipitation, mais avec détermination vers l’objectif de production qu’il s’est fixé, avec le souci du bien-être de ses animaux et des travailleurs.

Pour conclure

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Utiliser les outils du mangement pour conduire le troupeau laitier, considérer les vaches comme des collaboratrices… la démarche de Caroline OULHEN est originale, assurément, mais diablement pertinente. Elle ne se situe pas dans la distribution de recettes « un problème, une solution », dont on sait depuis longtemps qu’elle est inefficace mais qui est encore trop souvent pratiquée. Elle nous présente et nous montre une démarche globale qui aborde en détail tous les aspects du bien-être animal lié au bien-être des personnes, dans le respect des objectifs de l’éleveur ou de l’éleveuse. Bien loin d’infantiliser les éleveurs, cette démarche les aide au contraire à réfléchir et à faire des choix cohérents avec leurs objectifs de vie et de travail. Nous encourageons vivement tous les éleveurs laitiers à s’intéresser à cette démarche de progrès et à suivre Caroline OULHEN, vétérinaire passionnée qui respecte les personnes et les animaux. Notons en outre qu’en annexe de son cours en ligne, elle propose une biographie et une grille de diagnostic bien utile.