Guethenoc : À une époque moi je me suis dit tiens, tu devrais arrêter le mouton, qui est une activité très fastidieuse et qui finalement rapporte pas autant qu’on croit. Arthur : Non, non, vous pouvez arrêter ? Vous pouvez arrêter ? […] Guethenoc : Ah bah tiens, on ne va pas tarder à arriver, je crois qu’on arrive, j’entends déjà les moutons. Tiens, rien que les bêlements, rien que les bêlements… Dites, mais je peux plus supporter, je peux plus supporter ça, mais c’est ça, c’est ça qu’on appelle… la fastidiosité du quotidien. C’est quand on arrive à un point tel où quoique ce soit, où quoique ce… Arthur : Ça ne va pas recommencer, hein, ça ne va pas recommencer parce que vous allez prendre ma main maintenant ! (saisit Guethenoc au col) Kaamelott Saison 5 Épisode 37
Alexandre Astier, le producteur-réalisateur-auteur-compositeur-monteur de la série « Kaamelott », a forgé de toutes pièces certains de ses personnages, tel Guethenoc, représentant de la paysannerie bretonne (des pécores, comme dirait Arthur). Colérique et revendicatif, en conflit perpétuel avec son voisin, son interprète Serge Papagalli lui apporta une touche terroir en laissant libre cours à son accent dauphinois. Bien sûr, dans « Sacré Graal ! » des Monty Python, film aux liens évidents avec la série d’Alexandre Astier, il apparaissait déjà des paysans au caractère rétif. Lorsque le roi Arthur (Graham Chapman), interrompant un moment sa chevauchée (sans cheval mais avec des noix de coco), voulut se renseigner auprès de l’un d’entre eux (joué par le désopilant Michael Palin), ce dernier expliqua que son village était une commune anarcho-syndicaliste et lui en décrivit le fonctionnement démocratique complexe. Passablement agacé, Arthur répliqua qu’il devait son pouvoir (et son titre de roi) à la possession d’Excalibur, donnée à lui par la Dame du Lac, entrainant la réponse suivante du même paysan :
« vous ne pouvez pas sérieusement espérer détenir le pouvoir exécutif suprême juste parce qu’une pétasse détrempée vous a jeté une épée ! », ce qui provoqua la colère du roi Arthur hurlant « FERMEZ-LÀ !!!!! » …

Les petites graines
Alors, revenons à nos moutons, et à ce mot, fastidieux, employé par Guethenoc. En effet, si l’élevage des moutons n’est pas notre propos, le mot fastidieux, dont nous rappelons au passage la définition « Qui suscite de l'ennui par sa durée ou son aspect répétitif » vous viendra peut-être à l’esprit en regardant Julie KRAWEZINSKI déposer une petite graine, saisie à l’aide d’un stylo aspirant, une après l’autre, dans les 240 trous composant sa plaque de semis… Disons tout de suite qu’aucun métier ne peut éviter, à un moment ou à un autre, d’apparaître comme fastidieux. Et puis avec Julie, cette première impression s’effacera bien vite devant la passion qui l’anime. Les petites graines que manipule Julie ne pèsent presque rien, et sont vendues dans des sachets qui en contiennent parfois mille. Tout semble nous dire qu’elles sont sans importance. Détrompez-vous ! Elles sont très précieuses et à ce titre elles ont été soigneusement sélectionnées par Julie. En effet, elles contiennent le patrimoine génétique qui déterminera les caractéristiques de la plante à venir. Pas question d’OGM ici évidemment, Julie cultive en bio, et pas de graines hybrides non plus. Elle nous explique pourquoi : alors voilà, on a d’un côté Papa tomate, variété productive et résistante aux maladies, et de l’autre côté Maman tomate, à l’esthétique parfaite : ce sont leurs caractères dominants. La graine hybride va unir ces caractères pour produire à coup sûr de belles tomates qui attireront le consommateur. Mais à la génération suivante, les caractères récessifs (ceux que l’on cache et dont on n’est pas fier) se manifestent. Il faut tout reprendre à zéro et donc racheter des graines, pour le plus grand profit de ceux qui les produisent. Julie préfère, quant à elle, les graines dites reproductibles (non-hybrides donc), que l’on peut facilement produire soi-même : elles donneront peut-être des fruits moins calibrés, un rendement plus incertain, mais ils conserveront leurs qualités initiales tout en ayant la capacité de s’adapter au climat, au sol, aux maladies. Et puis, la plupart du temps, ces fruits sont bien meilleurs, tant au plan gustatif que nutritionnel (pour ceux que cela perturbe, la tomate est bien un fruit botaniquement parlant, comme l’aubergine, la courgette ou le poivron… mais légumes ou fruits, peu importe, la ratatouille sera bonne !). La Nature impose sa loi, et la rappelle souvent à l’Homme trop pressé. Il ne faut pas brûler les étapes, Julie l’a bien compris. Et cela même si certaines d’entre elles peuvent apparaître fastidieuse : Julie ne craint pas la « fastidiosité du quotidien » ! Et plus encore depuis qu’elle dirige sa propre exploitation, croyez-moi ! Alors avant de découvrir en détail son activité professionnelle, voyons donc ensemble quel fût son parcours pour atteindre ce statut de chef d’entreprise.

Comment Julie est devenue multiplicatrice ?
Être productrice de plan (ou multiplicatrice ainsi) n’était sûrement pas la réponse donnée par Julie à la question posée en début d’année par un professeur : « quel métier voulez-vous faire plus tard ? ». Ce n’est donc pas le résultat d’un parcours linéaire, on s’en doute. Et si vous pensiez, comme moi, que le bac général scientifique (appelé Bac S jusqu’en 2020) vous ouvrez toutes les portes, Julie en est un contre-exemple. Faute d’un bac SES (économie et social), on la pria de passer son chemin lorsqu’elle voulut prolonger ses études dans le domaine du social. Elle choisit alors d’entamer des études supérieures en Science de la Vie, de la Terre et de l’Environnement à Dijon (Julie est originaire de Montbéliard). Mais avant d’être ensablée dans ces longues études, elle choisit de préparer un BTS Horticulture en Alsace. Si planter des géraniums n’était pas sa tasse de thé, le maraîchage en agriculture biologique nouvellement mis en place dans cette filière, la séduisit bien plus. Elle avait trouvé sa voie : travailler « dans la Nature ».
Bientôt salariée (à partir de septembre 2014) chez un maraîcher biologique d’Auxonne, c’est là qu’elle a commencé à pratiquer la production de plants, mais pas seulement, puisque de la graine à la vente sur le marché elle touchait à toutes les étapes de production. Elle put ainsi ressentir l’importance de ce métier : « je nourris les gens, je fais quelque chose d’utile, ça me plaît ». Voilà de quoi garder sa motivation : « Quand on est passionnée, ça change tout ».
Après un changement à la tête de l’exploitation (et une grossesse de son côté), Julie fut embauchée en CDI en 2017, devenant de plus en plus autonome dans son travail. Cette implication nouvelle lui révéla la réalité des charges, aussi bien économiques que mentales, inhérentes au métier d’agriculteur. Pas rebutée du tout, elle éprouva bientôt le désir de prendre son indépendance, en s’appuyant sur l’existence d’un marché pour la vente de plants bio aux particuliers comme aux entreprises (ce que ne faisait pas son employeur). Mais dans le même temps, des soucis de santé commencent à affecter son moral, sans l’empêcher toutefois de travailler. Finalement une opération chirurgicale lui permit de régler son problème physique, mais sa détresse psychologique ne la quittait pas. Il était temps pour elle de partir. Après une rupture conventionnelle lui donnant droit aux allocations chômage, elle se mit en quête d’un terrain pour créer son exploitation et la conduire à sa façon. Sans oublier de préserver le fragile équilibre entre famille et travail.
Sa recherche de foncier est à son image : privilégier le contact humain aux démarches administratives. Pas de recours à la Safer, mais une prospection autour de sa maison, dans sa commune. Et ça marche ! D’autant plus qu’elle n’a pas besoin d’une grande surface (moins d’un hectare) pour installer les serres prévues. Ainsi, à 100 m de chez elle, elle trouve le terrain idéal (avec un hangar en prime). Après l’accord des nombreux co-propriétaires (issus d’une grande famille), l’affaire est faite ! De surcroît, à un prix tout à fait raisonnable. Le terrain acquis, il faut maintenant chiffrer la réalisation de son projet, opération complexe lors de laquelle l’accompagnement de la Chambre d’Agriculture sera décisif. Nous y reviendrons. Car maintenant nous allons suivre avec curiosité Julie dans son travail.

Le métier de multiplicatrice
« C’est moi qui sème les petites graines », voilà comment Julie définit son métier de productrice de plan ou multiplicatrice. « Tous les légumes que l’on peut semer, je les fais » : cucurbitacées, solanacées, patate douce, maïs, artichaut, rhubarbe… « Je fais tout », à l’exclusion des légumes racines comme la carotte (semée en plein champ). L’élément de base de son activité, c’est le terreau. Celui-ci ne sera pas sans tourbe, car « mine de rien, la tourbe ça fait tout ». Elle a choisi un fournisseur local qui décharge et range les palettes livrées. De plus, elle n’hésite pas à faire appel au suivi d’une commerciale prompte à l’écouter. Évidemment, le prix de cette prestation n’est pas le plus économique, mais il faut savoir ce que l’on veut : perdre du temps en vaines démarches ou compter sur les services d’une entreprise proche. Julie dispose de trois types de terreau en fonction de leur utilisation : semis, motte, et repiquage, le plus important en volume.
Pour ses semis, Julie utilise des plaques de 240 et la remplis avec son terreau de semis assez fin qui retient l’humidité. Bien rangées par ordre alphabétique, ses graines (stockées à une température autour de 20°) attendent bien sagement leur heure. Celle-ci sera déterminée en fonction du plan prévisionnel de Julie. Son fournisseur de graine est Agrosemens dont elle apprécie le catalogue très riche en informations. Les trous creusés sur sa plaque (plus ils sont profonds, plus le temps de levée sera conséquent), Julie se munie de son maintenant fameux stylo aspirant, outil bien pratique pour semer. Vient le moment de calculer : « je compte tout le temps dans ma tête pour être sûr de pas louper un trou ». Une fois cette étape terminée, elle note soigneusement sur une étiquette le numéro de la semaine (ici la semaine 10), le légume, la variété, combien de rang sont occupés par cette semence, et enfin si c’est une commande pour un professionnel ou non. Puis elle coche ce qui est fait sur la feuille de son prévisionnel, sans oublier de noter sur le sachet le nombre de graines restantes. Elle conservera un sachet vide pendant un an pour la certification bio. Et pour conclure, Julie rebouche avec délicatesse les trous dans lesquels elle vient de déposer ses graines avant de les mettre à tremper dans la serre voisine.

En semaine 10, les tomates sont à l’honneur : Julie affiche 20 variétés de tomates « classiques » et une dizaine de tomates cerises. « Je voudrais faire plus » mais « c’est déjà pas mal » confesse-t-elle, ses clients recherchant essentiellement des variétés anciennes parmi les plus connues, comme la Noire de Crimée. Et tel un sommelier avec ses vins, Julie doit goûter toutes les variétés semées afin de partager son avis éclairé avec ses clients. Passons maintenant au semis en motte. Julie utilise un outil pour le moins surprenant ici : une bétonnière ! Celle-ci lui sert à bien humidifier son terreau spécial motte. Puis avec son presse-motte, elle réalise 20 mottes égales en une fois. Et elle remplit ses caisses ainsi par lot de 20. Le presse-motte fait même le petit trou, il n’y a plus qu’à semer. Dans ces mottes tout juste pressées, elle sème des graines de laitue enrobée d’argile, toute ronde, de même calibre, ce qui est beaucoup plus pratique (surtout si l’on utilise un semoir mécanique). Elles sont conditionnées en tube, à conserver au frigo pas plus d’un an. Cette praticité se paye : catalogue à l’appui, Julie nous apprend que pour une même variété le tube de 250 graines enrobées coûte 4,35€, alors que le sachet de 1000 graines nues vous en coûtera seulement 3,50€…Pour ces graines enrobées, Julie peut se passer de son stylo aspirant et les sème à la main directement. La graine de salade n’aime pas être recouverte, toutefois Julie saupoudre ses mottes de vermiculite afin d’en préserver l’humidité. Le code couleur de l’étiquetage de ce semis signale à Julie une production réservée aux professionnels, production dont la croissance fera l’objet d’une surveillance très attentive.
Le repiquage est une étape obligatoire pour les solanacées comme le poivron, l’aubergine ou la tomate, mais pour les cucurbitacées que Julie sème directement dans un godet. Les aromatiques et sa production de fleurs seront eux aussi repiqués, alors que cela n’est pas nécessaire pour les graines semées en motte qui seront vendues ainsi directement. C’est donc le cas pour sa production de salade, de choux, d’oignon, de blette, de betterave, de céleri, d’épinard… Un système astucieux lui permet d’extraire facilement les petites mottes à repiquer. Elle remplit les godets ou les pots avec son terreau dédié au repiquage, en le tassant bien pour un bon trempage. Le moment idéal pour repiquer est lorsque le cotylédon (organe embryonnaire de la plante constituant une réserve nutritive) et deux feuilles sont apparus. Toutefois, pour des raisons pratiques (moins de manutention), Julie réalise l’essentielle de sa production destinée aux professionnels en motte. Pour son approvisionnement en eau (et en l’absence de source ou autre point d’eau sur son terrain), Julie a installé une citerne souple de 50m3 qui recueille l’eau de pluie tombée sur le toit du hangar. Elle se remplit par gravité et donne « largement assez » pour irriguer ses plantes. Seul bémol à cette organisation, la qualité de l’eau qui, faute d’analyse, demeure une énigme pour Julie. En attendant, elle envisage fortement la mise en place d’un système de filtration. En vue de leur arrosage, Julie installe ses plaques de semis sur des nappes chauffantes dont la température s’ajuste grâce à un thermostat réglable : 25° pour les aubergines, 22° pour le poireau, 18° pour les oignons et les mottes en général, ou encore 25° pour les tomates, c’est la « meilleure température pour que cela germe assez rapidement, y’a plus qu’à attendre que ça pousse ». Une fois repiqué en godet, les plants ne seront plus chauffés.
L’irrigation des plants se fait sur des tablettes par sub-irrigation (par capillarité les racines étant en bas). Notons que les tablettes doivent être de niveau pour que l’eau ne stagne pas. Un système de chauffage complémentaire des serres est mis en place lorsque l’on craint des nuits fraîches (pour éviter le gel) et pour les plants repiqués qui ne sont plus sur nappe chauffante. Un chauffage mobile au fioul permet de souffler un air chaud. Mais attention, il faut régler son thermostat à 11° pour avoir 2-3° dans la serre. Son utilisation est limitée à 6 ou 7 nuits dans l’année « avant les saints de glace ». Rappelons à l’occasion que le climat d’Auxonne est classé par Météo France comme semi-continental avec un bon ensoleillement, des étés chauds, un air sec au printemps et en été, des vents faibles : un climat favorable à la viticulture bien sûr, mais en ce qui concerne Auxonne pas de grand cru mais l’oignon ! En effet, Auxonne porte depuis plusieurs siècles le titre de « Capitale de l'oignon ». Comme quoi cette région est prédestinée à la culture des légumes.

Julie possède trois serres :
- La serre de vente (150m2), où chaque variété est identifiée et décrite. Les plants (cucurbitacées, solanacées) sont disposés dans des godets 8x8x7 où chaque variété est identifiée par une couleur de godet. Les clients ont un accès libre.
- La serre de production (150m2), équipée de nappes chauffantes. On y trouve les stocks de Julie.
- La serre de maraîchage enfin, qui doit accueillir, entre autres, les plants repiqués, mais où le manque de place se fait cruellement ressentir.
Le plan de culture annuel (prévisionnel) est la pierre angulaire de l’activité de Julie. Sous forme de tableau Excel, il se compose « de plus de 700 lignes et de pas mal de colonnes ! ». Nom du légume, de sa variété, type, date de semis, temps de levée, température de la nappe chauffante, nombre de graines, voilà un échantillon de ce que l’on peut y trouver. On comprend bien qu’elle passe une bonne partie de l’hiver à le réaliser. Il doit être prêt en janvier afin de procéder aux différentes commandes de terreaux, de semences, d’emballages divers (godets…) « La première année c’était du pif au niveau des quantités », résultat : Julie n’a vendu que le tiers de sa production… « c’est le jeu » reconnait-elle. Elle réajuste donc son prévisionnel la deuxième année. Pas de doute, c’est un « outil extraordinaire qui fait gagner un temps incroyable » et la soulage d’une charge mentale pesante. Son élaboration prend du temps, mais cela en vaut la peine. Il y a une dernière activité, et pas la moindre, devant laquelle Julie ne rechigne jamais : écouter et conseiller sa clientèle. « Si un client me demande quelque chose, je le note et je le fais : il faut quantité et variétés ». Cependant, Julie sait maintenant qu’elle ne pas tout faire, d’où l’abandon de certains plants par manque de temps : « Il vaut mieux manquer de quelques trucs, que d’avoir 50 variétés en trop ». À sa décharge, elle cultive déjà 25 variétés de tomates, 6 d’aubergines et de poivrons, 5 ou 6 de courgettes…
Pour sa serre de vente, elle confectionne des fiches descriptives didactiques et précises car il est « important pour le client de savoir ce qu’il va acheter ». Mais Julie ne se contente pas de renseigner les clients de son exploitation, elle veut entretenir un lien entre le vivant, la Nature, et l’Homme. Elle guide ainsi les volontaires dans des sorties botaniques à la découverte des plantes sauvages, « quand on connaît la plante, ça change tout, c’est un peu comme les gens », « il y a des choses extraordinaires dans notre jardin ». Elle s’occupe aussi du potager du collège de Pontailler-sur-Saône. Au début, les élèves, pourtant pas prisonniers d’une grande métropole, ne reconnaissaient rien et réclamaient des gants avant de mettre les mains dans la terre ! Maintenant convertis, ils cuisineront bientôt ce qu’ils ont fait pousser avec un bénéfice santé certain en bout de chaîne. Et Julie partage leur repas de cantine le jeudi, jour de cette activité (de mars à juin et en automne). Tout cela nous rappelle que Julie voulait s’orienter vers le secteur du social, et qu’aujourd’hui elle a trouvé dans son activité le moyen de « faire du social » pour ainsi dire…Si elle passe le plus clair de son temps à faire grandir des plantes, elle n’en n’oublie pas les petits humains : « Radicelles et Cotylédons » ça serait aussi un bon nom pour une crèche, non ?

L’argent : parlons-on !
Investir et emprunter. Julie a voulu se passer des banques pour monter son projet (« j’ai déjà fait un prêt pour la maison c’est bien assez ! »). La somme nécessaire n’est pas démesurée (13 000€) et sa belle-famille souhaite participer à l’entreprise mais faire un prêt bancaire se révèle la solution la plus simple. Avec cette somme de départ, Julie va pouvoir acheter ses serres et son équipement (d’occasion pour les deux), la citerne souple (qui a coûté 2000€), installer l’électricité… Dans la même veine, Julie ne demande pas immédiatement des aides à l’installation. Elle compte sur ses allocations chômage (et le salaire de son compagnon) pour amortir les débuts, forcément hasardeux, de la mise en route de son activité.
Hasardeux pourrait aussi qualifier son premier prévisionnel. Celui-ci doit coller au plus près du réel mais comment faire lorsque l’on crée son entreprise ? Julie décide de se baser sur l’expérience de l’horticulteur du village (lui aussi « très passionné ») pour les quantités. Il va un peu devenir une sorte de mentor, et de bienfaiteur aussi, en lui cédant ses tablettes qui préserveront les plants des limaces tout en facilitant l’irrigation (et pas besoin de se baisser jusqu’au sol, le dos de Julie le remercie aussi !). Mais par peur de manquer, ses prévisions sont trop larges, elle fait « vraiment beaucoup trop » … comme nous l’avons vu, les deux tiers des plants finiront à la poubelle. Rappelons ici que les semences (4000€/an) et le terreau (3000€/an) sont ses deux plus gros postes de dépense. Julie procède donc à des ajustements sur le prévisionnel de son année 2. Je suis « hyper organisée, je note tout ». Elle met en place son outil de suivi : « Je suis sans arrêt dans les chiffres, je fais ma compta ». Et les pertes se réduisent.
Maintenant dans sa 4ème saison et chef d’exploitation depuis le 1er janvier 2025, Julie a demandé les aides à l’installation, la DJA (Dotation Jeune Agriculteur) et doit recevoir 38 000 €, une belle somme. Il lui fallait prendre ce temps, « petit à petit, faire bien, pas prendre de risques ». Elle ne comprend pas comment ceux qui demandent la DJA dès le début de leur projet, et sans expérience parfois, arrivent à faire leur prévisionnel. Cette somme va lui permettre de rembourser un peu la famille et d’acheter un camion (20 000 €) pour les marchés, ainsi qu’une rampe et un diable. On voit que l’on veut sortir de sa serre et « exporter » sa production, nous allons voir pourquoi. Justement, de serre il lui en faut une quatrième, et elle va aussi automatiser son système d’irrigation. Et puis il y a le projet d’installation avec son compagnon, Émilien. Ce dernier n’est plus salarié et travaille sur l’exploitation de Julie en maraîchage. Mais si les légumes bio se vendent bien sur Dijon, c’est plus difficile ici (en périphérie d’Auxonne). De plus, le bio n’attire pas particulièrement la population locale. Il doit donc aller aux marchés de Dijon et Dôle, en plus de la vente à la ferme. Un seul créneau horaire de vente par semaine est bien suffisant (trop de vente à la ferme perturbe l’organisation de la production). Les allocations chômage de Julie sont maintenant épuisées, comme bientôt ceux de son compagnon : il va falloir dégager des salaires avec les revenus de l’exploitation. D’après ses calculs, Julie a besoin de 40 000€ de chiffre d’affaires, dans l’idéal, pour se verser 1500 €/mois. Or, son CA a été de 8000€ la première année, puis 16 000, 27 000, et là, en mai, déjà 20 000, c’est bien parti. Elle a prévu une production de plants pouvant lui ramener 35 000 € de CA. Les revenus du maraîchage pourront alors compléter. Son chiffre d’affaires se répartit entre la vente directe, les revenus des marchés, et la vente aux professionnels. Si elle enregistre une progression importante pour les marchés (déjà 10 000€ cette année, alors que 5-6000 l’année précédente), la vente directe stagne depuis l’année dernière (13 000€ à peu près). Quant aux professionnels « je n’arrive pas à [les] fidéliser » à sécuriser cette vente. Et puis, elle songe parfois à engager un employé pour accompagner son développement et alléger sa charge de travail, mais comment dégager un autre salaire alors que le sien est encore incertain ?
Si Julie devait vous donner trois conseils à méditer avant de vous installer comme producteur de plants maraîchers, ce seraient ceux-là : Acquérir une solide expérience, tout en sachant qu’à un certain âge, pour des personnes en reconversion, ce n’est pas évident. Se rendre à la chambre d’agriculture pour vous faire accompagner dans la mise au point de votre prévisionnel. S’assurer d’un fort soutien de son entourage familial.