Transformez vos pratiques, régénérez vos sols, inspirez vos pairs : entrez dans la transition agroécologique et devenez pionnier du changement.
« L’enjeu d’aujourd’hui est de considérer que l’autre a quelque chose à nous dire et que tout n’est pas à prendre en compte sous le prisme de l’idéologie. » Hebdo Le 1 15/01/2024
Convaincu que son avenir est dans l’agroécologie, l’agriculteur ou l’agricultrice qui veut y aller doit le faire résolument mais à son rythme et pas tout.e seul.e. Plusieurs itinéraires sont possibles qui deman-dent de prendre en compte les spécificités de l’exploitation agricole dans son territoire, ainsi que les ressources disponibles. Observer, réfléchir, expérimenter… La source de cet article est le passionnant cours en ligne donné sur la plateforme Agrilearn.fr par Alain PEETERS, ingénieur agronome, expert en agroécologie, héraut de l’agriculture biologique de conservation (ABC), un ensemble de pratiques agroécologiques qui s’appuient sur de solides bases scientifiques et sur des expériences de terrain partagées avec des agriculteurs. Là où l’agriculture biologique continue à travailler le sol et où l’agriculture de conservation reste dépendante des herbicides, l’ABC qui fait se rejoindre les deux, montre un chemin de réussite où l’agriculteur, dans une alliance avec la nature, en régénérant les sols sans labour, arrive, grâce à la biodiversité, à gérer les ravageurs, les pathogènes et les adventices, à produire de la qualité et à dégager un revenu sensiblement supérieur à son collègue conventionnel. Très technique, cette agriculture est fondée, avant tout, sur une vision radicalement différente du rapport de l’homme à la nature ; elle fait appel à l’observation, à la réflexion et à la coopération plutôt qu’à la lutte. Tout agriculteur peut y accéder et retrouver du sens à son métier mais les chemins de la transition doivent être soigneusement balisés. Ce sont ces itinéraires qu’Alain PEETERS éclaire dans le 3e module de son cours en ligne.
Bien des changements à opérer
Pour subsister, l’agriculture doit assurer un revenu décent aux femmes et aux hommes qui la font. Or c’est de moins en moins le cas. Un changement est donc nécessaire, indispensable même, car la dégradation des sols, les pandémies et les caprices du climat ne vont rien arranger. Les petites modifications ne suffisent pas à assurer la rentabilité du système agricole. Pour réussir c’est l’ensemble du système qu’il faut modifier, et d’abord, bien sûr, l’état d’esprit de l’agriculteur.trice. Mais même une fois convaincu et armé d’une volonté sans faille, il ou elle ne peut pas tout faire à la fois et pas tout.e seul.e, répétons-le. Alain PEETERS présente une méthode de raisonnement et des options.
L’agriculteur ou l’agricultrice qui veut aller vers l’agriculture biologique de conservation (ABC) doit regarder sa ferme et son métier de façon différente, nous le savons, non plus dans la lutte mais dans la coopération. Il ou elle doit acquérir de nouvelles connaissances, se familiariser avec de nouvelles tech-niques qui peuvent nécessiter d’autres équipements ; il ou elle va envisager des rotations plus longues des cultures, réfléchir à la place de l’élevage, à la transformation et à la commercialisation des pro-duits… Il faudra en effet s’adresser à de nouveaux fournisseurs, trouver de nouveaux clients et de nouveaux modes de commercialisation, lier de nouveaux partenariats, sans doute embaucher. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Sans compter la pression sociale exercée par l’environnement pro-fessionnel prompt à critiquer ceux qui s’écartent du système dominant.
Il ne s’agit plus d’appliquer des recettes, mais de conduire une réflexion qui prenne en compte tous les paramètres de sa ferme, du territoire, du marché, de ses ressources, de ses propres capacités. Réfléchir et agir ; bref, acquérir de nouvelles compétences et s’engager résolument. Tout ça ne va pas sans risques. Pour y faire face, il faut pouvoir « tenir le coup » pendant les trois premières années de mise en place et disposer par conséquent d’une réserve financière suffisante. Le financement de la transition ne doit pas être négligé.
Rôle fondamental de la matière organique du sol
La matière organique (MO) est composée de molécules carbonées très variées. De multiples acteurs microscopiques, les micro-organismes, agissent de concert pour la décomposer à l’aide de leurs outils que sont les enzymes. La compréhension de la dynamique de décomposition de la MO a considérable-ment progressé au cours des dernières années. Jusqu’à présent la MO était considérée comme un ensemble de composés difficiles à dégrader. Aujourd’hui, on considère que cette MO est faite d’un en-semble de molécules qui sont continuellement transformées par les micro-organismes pour devenir de plus en plus petites. L’abondance de la MO conditionne la vitalité des micro-organismes qui nourrissent les plantes ; elle détermine donc la fertilité du sol. En outre, préoccupation importante aujourd’hui, le sol est un formidable réservoir de stockage du carbone, donc un élément essentiel de la lutte contre le réchauffement climatique.
Heureusement, l’amélioration de la structure du sol est rapide quand on arrête de le travailler et qu’on y implante un couvert diversifié de type Biomax ; le retour ou le réveil d’une vie active du sol également, mais la fertilité, elle, peut demander dix à vingt ans car l’augmentation de la MO est très lente dans un sol qui a subi plus de 60 ans de dégradation.
Onze points clés de transition vers l’ABC
L’énumération en onze points d’Alain PEETERS balaie à grands traits les principaux aspects de la transition, selon une logique qui n’est pas celle d’étapes successives mais d’un ensemble de questions à se poser, de décisions à prendre et d’actions à entreprendre. Il s’agit d’une démarche que chacun adapte à ses possibilités.
1 - Choisir par quelle voie commencer : agriculture de conservation (= sans labour) puis agriculture bio-logique (sans pesticides ni engrais de synthèse) ou l’inverse, puis estimer le rythme du changement : 3, 10, 20 ans… En fonction du goût du risque et des ressources de l’agriculteur.trice. C’est la priorité.
2 - Développer tout de suite le réseau écologique selon un plan à établir : bandes herbeuses dès la pre-mière année, haies à planter progressivement. Priorité également.
3 - Concevoir des rotations de cultures diversifiées, en y introduisant des prairies temporaires, des cou-verts et des cultures associées.
4 - Développer une stratégie pour restaurer la structure du sol, sa vie, et augmenter sa fertilité.
5 - Repenser les cycles des nutriments, en particulier l’azote, quantifier les flux ou tout au moins les approcher : dans la rotation, y aura-t-il assez d’azote, passera-t-il bien des prairies et du bétail vers les cultures, n’y aura-t-il pas de pertes ?
6 - Intégrer les cultures, le bétail (sur la ferme-même ou chez un voisin) et les arbres.
Ces différents points de maîtrise peuvent être abordés en même temps et déboucher sur une mise en œuvre sans tarder. Toutefois on va planter les haies durant des années, de même que modifier les rota-tions. Et puis les cinq points clés suivants vont prendre du temps.
7 - Planifier une réduction substantielle des intrants chimiques et énergétiques commerciaux, et des déchets agricoles (plastiques…)
8 - Réduire les coûts de production grâce notamment à la réduction des intrants chimiques et énergé-tiques. Une étude de l’INRAE sur des fermes réelles montre qu’une réduction de 30 % des pesticides (insecticides, fongicides, herbicides) n’a pas d’effet sur les rendements. Mais un effet positif sur les revenus, évidemment. Travailler à remplacer la chimie par des mécanismes naturels.
9 - Transformer les produits, dès le départ de la transition ou plus tard, quand on peut s’appuyer sur des produits de qualité et les valoriser.
10 - Commercialiser les produits en choisissant le ou les circuits locaux ou non, directement aux con-sommateurs ou non.
11 - Développer un réseau de conseillers et d’agriculteurs en agroécologie qu’on peut interroger, asso-cier à ses expériences et à ses résultats. Ne pas rester seul.e ; c’est impératif ! Participer à un groupe, lieu de soutien et d’échanges.
Cet énoncé suit un ordre logique mais il s’agit, vous l’avez compris, d’une démarche d’ensemble à prendre en compte dès le départ. On ne va pas vers l’ABC en sifflotant, la fleur au fusil !
Avant le début de la transition
Pour une conversion du conventionnel au bio, Alain PEETERS recommande de réaliser des analyses de sol de toutes les parcelles et d’effectuer les corrections nécessaires en éléments majeurs comme le phos-phore ou le potassium. Si des parcelles sont envahies de chardons ou de chiendent, concéder un ultime traitement herbicide pour s’en débarrasser. La dernière cigarette avant d’arrêter ! Si ce n’est pas du pragmatisme, ça !
Autre voie de transition
Pour faciliter le passage du conventionnel au sans labour, il faut aplanir le sol pour réaliser plus efficacement par la suite des travaux superficiels, les seuls qui resteront. Quant à briser la semelle de labour, c’est le travail des vers de terre sur deux-trois ans. Toutefois, si à cause d’une semelle très profonde et résistante le terrain est noyé longuement tous les hivers, les vers de terre l’ont déserté. Un allié précieux s’en est allé, laissant la terre et le paysan désemparés ; il faudra, exceptionnellement, sous-soler pour détruire cette semelle de labour imperméable.
Les déconvenues possibles de la transition
Souvent, en fermes de grandes cultures, la fertilité du sol est basse à cause du faible taux de matière organique, d’une vie du sol appauvrie et donc d’une faible minéralisation de l’azote. Sans engrais de synthèse, on va au-devant de rendements faibles et de maladies des cultures. Aïe !
On risque aussi d’y rencontrer des adventices résistantes aux herbicides comme le vulpin et le ray-grass. La biodiversité est réduite et donc les populations d’alliés naturels, si elles sont présentes, se trouvent en très faible quantité. Et puis il n’y a probablement pas de bétail, ce qui complique la transition.
Ces nombreux problèmes doivent donc être résolus. Nous allons voir comment.
Quand on arrête de labourer, c’est pour toujours
Engagés dans l’agriculture de conservation, certains agriculteurs gardent toutefois leur charrue en ré-serve pour le cas où un labour serait nécessaire, pensent-ils, peut-être une fois de temps en temps. Fort de son expérience et de celle de nombreux agriculteurs, Alain PEETERS considère que c’est une erreur car le labour oxyde la matière organique en libérant du carbone sous forme de CO2 et de l’azote. Il risque de reformer une semelle de labour et de ruiner une partie des efforts entrepris pour restructurer et revivifier le sol. L’expérience des fermes bio sans bétail ni prairies temporaires où l’on continue à labourer montre que chaque année le taux de matière organique diminue, conduisant à la catastrophe. Tous les ans, bien sûr que non, mais labourer une fois de temps en temps seulement ? Désolé, la réponse est NON.
Ne travailler le sol que superficiellement
Tant que la structure du sol n’est pas restaurée, quels outils mécaniques utiliser ? Beaucoup se posent la question. La réponse est simple : des outils de travail superficiel comme la déchaumeuse à disques, la herse à pattes d’oie et la herse étrille, éventuellement la herse rotative mais de façon très superficielle. Dans les terrains argileux qui ont tendance à se refermer en se compactant, on peut, au début, utiliser un fissurateur. Au bout de quelques années, quand la structure sera améliorée et la vie du sol florissante, ce passage d’outil profond deviendra inutile.
Les engrais verts de type Biomax sont rentables
Les engrais verts sont coûteux ; faut-il vraiment faire cette dépense de 100 à 200 €/ha ? La réponse est oui, sans ambiguïté, pour des engrais verts diversifiés d’au moins quatre familles botaniques, plutôt cinq ou six. Ils vont stimuler la transition (vie du sol, biodiversité, fertilité) et rien que l’apport d’azote naturel remboursera le prix des semences.
Atteindre des rendements acceptables dès les premières années
Comment, dans des sols très dégradés, gérer l’azote et les autres nutriments indispensables aux plantes ? Eh bien, en implantant si possible des prairies temporaires sur 40 à 50 % de l’assolement et en les fai-sant tourner vite pour qu’elles passent sur toutes les parcelles afin d’améliorer la structure, la vie et la fertilité des sols dès les premières années. Elles sont destinées, bien sûr, à nourrir du bétail. Ne pas les garder plus de deux ans durant la transition ; trois ans par la suite, pas plus.
Parce qu’il y a très peu de minéralisation naturelle de la trop faible matière organique du sol, Alain PEETERS recommande d’apporter régulièrement du fumier légèrement composté et d’autres engrais organiques rapidement minéralisables en ammonium et en nitrates : fientes de volailles, lisier, digestat de biométhaniseur. Ces deux derniers se comportent en réalité comme de l’azote de synthèse et ne conviennent donc pas en ABC mais, au début de la transition, on peut s’autoriser à injecter de l’azote dans le système en apportant du lisier sur des pailles broyées après la récolte, pour former une sorte de fumier ou sur des prairies temporaires ou sur des couverts. C’est du réalisme.
Quant aux cultures principales, prévoyons des légumineuses tous les deux ans, en alternance avec une autre famille botanique toujours associée à un couvert comportant encore des légumineuses. C’est donc cette famille (Fabacées), pourvoyeuse d’azote au sol, qui est la clé principale de la transition.
Gérer le sol et la vie qu’il porte
Comme nous l’avons compris, l’agriculteur-trice en chemin vers l’ABC n’est plus dans la lutte mais dans la gestion du sol, des cultures, des adventices, des pathogènes et des ravageurs. Pour ce faire, il ou elle s’appuie sur différents auxiliaires dans le sol et en surface. En matière de gestion, rappelons de quoi on parle.
Gérer la fertilité du sol, c’est-à-dire le carbone et l’azote disponibles, nous savons que ce sera long mais indispensable. Cela consiste à la restaurer progressivement grâce aux couverts temporaires de type Biomax, aux couverts permanents, aux prairies temporaires, au fumier. Pour accélérer le mouvement, l’agricultrice ou l’agriculteur va en outre chercher tout autour de la ferme un maximum de matière or-ganique disponible, compost de déchets verts, têtes d’arbres broyées, bref, tout ce qu’on peut trouver comme biomasse à proximité pour apporter massivement du carbone au sol via la cellulose.
Gérer la structure, c’est-à-dire améliorer l’arrangement des agrégats du sol pour que circulent l’air, l’eau et les éléments nutritifs, nécessite de réduire drastiquement le travail du sol en pratiquant le semis di-rect et les couverts diversifiés.
Pour gérer les maladies des cultures, il faut que, dans le sol, foisonne la vie : vers de terre, bactéries, champignons, car ce sont les micro-organismes qui nourrissent les plantes et entravent le développe-ment des pathogènes. Il faut donc nourrir ces nombreuses espèces d’êtres vivants par de la matière or-ganique et des plantes diversifiées dont les systèmes racinaires occupent des espaces différents.
Pour gérer les adventices, l’agriculteur.trice s’appuie sur les plantes cultivées toujours présentes pour couvrir le sol. Il ou elle agit par la rotation des cultures, des choix génétiques et des cultures diversi-fiées. Diversifier, on le voit, est une clé de l’agroécologie.
Pour gérer les ravageurs, on fait confiance avant tout aux auxiliaires naturels qui se développent dans le réseau écologique : bandes herbeuses (diversifiées !), haies (aussi), arbres.
Et l’élevage dans tout ça…
La gestion des éléments naturels appliquée aux domaines que nous venons de passer en revue sera d’autant plus efficace que l’on aura maintenu ou recréé la complémentarité ancestrale entre culture et élevage. La ferme produit de l’herbe ; elle doit être valorisée. Pour tous ceux, nombreux, qui ont aban-donné l’élevage et ses astreintes, la perspective d’y revenir peut faire peur : manque de temps, d’expérience, d’équipements, de débouchés, de goût peut-être. Tout cela fait beaucoup de freins mais, rassurons-nous, n’est pas rédhibitoire. Quand on a la chance, dans le cas d’une ferme sans élevage, de voisiner avec un éleveur et de cultiver la bonne entente avec lui, il doit être possible de créer une syner-gie entre les deux fermes. Plusieurs formules de partenariat sont à explorer.
Quant à ceux qui sont disposés à pratiquer l’élevage eux-mêmes, ils ont intérêt à limiter le travail en maintenant les animaux à l’herbe toute l’année ou au moins neuf mois sur douze. Les bêtes sont beau-coup mieux dehors qu’enfermées, à condition d’avoir de l’eau et de quoi s’abriter en cas de tempête de neige : un bois et un espace au sec pour éviter de piétiner dans la boue. Des techniques permettent de maintenir les animaux au sec. Faute d’étable, on peut, à l’instar des Néozélandais, aménager une plate-forme, non pas en béton mais empierrée. Creuser une excavation d’un mètre de profondeur tapissée d’un film plastique et d’un feutre, drainage au fond vers une lagune, excavation remplie avec 50 cm de cailloux et 50 cm de copeaux de bois (Ø 7), fil électrique autour. 10 m2/animal. Pour accorder ce dispo-sitif à la réglementation, une autorisation est nécessaire ; les Irlandais ont mis au point un dossier adap-té.
Diminuer les risques
C’est au début de la transition que les cultures sont les plus vulnérables. Pour gérer les ravageurs et les maladies, commençons par des cultures peu risquées comme les céréales, les méteils (mélange céréales-légumineuse à récolter en vert ou en grains), les prairies temporaires. Parce qu’au début, il faut réussir ! C’est nécessaire au portefeuille et bon pour le moral. On passera ensuite à des cutures plus délicates comme la pomme de terre ou le colza. Patience !
Mais un choix judicieux des espèces cultivées ne va pas suffire pour gérer les ravageurs et les maladies. Au début surtout, l’agriculteur.trice peut recourir à des moyens palliatifs comme les thés de compost oxygénés (TCO), des micro-organismes efficaces à utiliser toutefois prudemment, des macérations de plantes pour renforcer l’immunité des cultures, sans hésitation, très faciles d’utilisation, des huiles es-sentielles pour repousser certains ravageurs… Au bout de quelques années, ces palliatifs ne devraient plus être nécessaires. Au début encore, pour nourrir la vie du sol, l’agriculteur.trice va acheter, nous l’avons dit, des sources d’azote et en plus créer des prairies temporaires à rotation rapide.
Innover dans les plantes et les outils
Dès la première année, il ou elle va changer la génétique des cultures annuelles. Oublions les variétés modernes de céréales à faible système racinaire et adoptons des variétés sélectionnées en bio, plus rus-tiques et plus couvrantes.
Il ou elle va utiliser des outils mécaniques (achetés, loués, transformés, partagés…) un peu différents de l’agriculture conventionnelle : semoir à semis direct, intéressant mais pas indispensable (coûteux, amor-tissable sur 1000 ha), rouleau Faca, déchaumeuse à disques, herse à cœurs (pattes d’oie). Mieux vaut privilégier l’occasion et le partage, l’auto construction ou la transformation d’outils, pour les plus brico-leurs. Toujours raisonner, s’entendre avec d’autres (CUMA…) et limiter les dépenses.
Au bout de quelque temps sur son chemin vers l’agriculture biologique de conservation (ABC), l’agriculteur ou l’agricultrice va se demander où en est sa transition, qu’est-ce qui a été réalisé et qu’est-ce qui reste à faire. Pour l’aider à y répondre, l’association européenne d’agroécologie a mis au point, à la demande la FAO, un ensemble d’indicateurs nommé OASIS (the Original Agroecological Survey and Indicator System) destiné à mesurer l’agroécologie.
Évaluer l’agroécologie
Alain PEETERS présente les cinq dimensions du dispositif OASIS testé dans plusieurs pays, dont la France : • Techniques agroécologiques
• Viabilité économique
• Aspects socio-politiques
• Environnement et biodiversité
• Résilience
On y retrouve les trois piliers du développement durable : l’économie, le social et l’environnement. En outre, puisqu’il s’agit d’évaluer l’agroécologie en pratique, on regarde les techniques mises en œuvre. Enfin, face aux grandes turbulences climatiques et économiques du marché mondialisé, le système doit être résilient pour en corriger les dommages.
Le système d’évaluation OASIS est conçu comme un cadre hiérarchique. L’objectif général est de me-surer la transition vers l’ABC puis suivent des objectifs spécifiques à définir par chacun puis 15 thèmes, 56 critères évalués sur une échelle de 1 à 5. Idéalement, une formation aide à l’utiliser mais celui ou celle qui veut s’y atteler peut le faire seul(e ).
Les résultats sont présentés dans 9 diagrammes de Kiviat (en toile d’araignée) et un diagramme de syn-thèse qui reprend les 5 dimensions. Un bon outil pour engager une discussion avec des collègues et/ou un agronome qui accompagne la transition car OASIS met en évidence les points forts et pistes d’amélioration. Celui qui est plus avancé dans telle dimension peut présenter ses pratiques et les sou-mettre à discussion. Chaque année, en répétant l’évaluation, on peut visualiser les améliorations et les expliquer. C’est le moment de définir son plan d’action pour l’année qui vient. OASIS est donc un outil qui facilite le dialogue en objectivant la situation ; il encourage et stimule la progression vers l’ABC.
Un cas concret de transition réussie
Alain PEETERS présente les trois étapes de la transition opérée sur deux générations dans une ferme de la Wallonie picarde, une région dont l’agriculture et le paysage faiblement vallonné ressemblent à s’y méprendre à ceux de la Picardie proche.
1ère phase : performance en conventionnel et endettement.
Nouveau venu dans la commune, l’agriculteur s’installe sur une ferme de 20 ha en polyculture et vaches laitières. Son fils, Jean-Marie, augmente le rendement des cultures : céréales, betteraves sucrières, pommes de terre et la productivité laitière, dans la mouvance de l’agriculture conventionnelle perfor-mante : utilisation intensive d’engrais, pesticides, aliments du bétail, recours massif aux emprunts pour ses investissements en bâtiments, matériels et foncier : agrandissement de 20 à 100 ha avec 70 VL. Conséquence : les coûts de production sont très élevés.
2è phase : diversification, réduction des coûts, autonomie fourragère.
Jean-Marie diversifie ses activités en créant une entreprise de travaux agricoles qui rayonne sur 1000 ha environnants avec achat du matériel correspondant dont un semoir à semis direct. Il adopte donc le semis direct, les engrais verts, le compostage des engrais de ferme, des bandes herbeuses au bord des champs pour limiter l’érosion, le séchage du foin en grange en remplacement de l’ensilage d’herbe, des prairies temporaires à base de légumineuses. Il introduit aussi du trèfle blanc dans les prairies perma-nentes. S’ensuit une amélioration de la fertilité des sols par une augmentation significative de la matière orga-nique, ainsi qu’une baisse de l’érosion et des pollutions. Jean-Marie et son fils Arnaud plantent des arbres fruitiers et des haies. Ils remplacent l’ensilage de maïs et le tourteau de soja par le fourrage de prairies temporaires à base de légumineuses donnant du foin séché en grange de grande qualité. Le troupeau est nourri à l’herbe (en pâturage tournant dynamique et foin) complémentée en céréales et légumineuses produites sur la ferme. L’autosuffisance fourragère est proche de 100 %. Les prairies sont gérées sans intrants de synthèse. Quant aux cultures, il y a une réduction progressive des engrais so-lubles et des pesticides. La ferme est conduite en agriculture de conservation et s’achemine vers la bio.
3è phase : transformation et commercialisation courte et locale des produits
Les agriculteurs s’engagent dans une démarche audacieuse malgré leur fort endettement : diminuer le nombre de vaches laitières, engager un croisement d’absorption normande sur prim’holstein, donc di-minution assumée de la production laitière mais amélioration de la qualité du lait. Lancement de la transformation d’une part croissante du lait en fromage à pâte dure au lait cru (primé au concours !), tartes au fromage et crèmes glacées. Avec la sœur et l’épouse d’Arnaud, ils créent un magasin de vente à la ferme qui connaît un succès rapide. Au total, la ferme est passée d’un à quatre emplois familiaux.
Cette riche expérience montre qu’une transition vers l’agriculture biologique de conservation (ABC) est possible dans un contexte initial de haute performance en conventionnel et malgré un fort endettement. Alain PEETERS analyse les facteurs de succès acquis sur une vingtaine d’années d’évolution continue de l’exploitation : niveau élevé de compétences et de réflexion avant d’agir, audace maîtrisée, cohésion familiale.
Quant à la performance environnementale, elle est manifeste : réduction de la pollution au méthane et autres gaz à effet de serre provenant du bétail moins nombreux et mieux alimenté et de la fertilisation. Réduction des énergies fossiles : moins de carburant pour les tracteurs (non labour) et réduction mas-sive des engrais azotés de synthèse. Plus de soja dévastateur de la forêt brésilienne. Stockage du car-bone dans les terres arables grâce au non labour et à l’implantation de prairies temporaires en rempla-cement du maïs.
L’agroécologie, l’horizon futur de l’agriculture
Outre son impact environnemental considérable, l’ABC permet d’envisager la création de milliers d’emploi en agriculture, et la restauration de l’autonomie alimentaire locale et de la qualité des pro-duits. Elle permet à l’agricultrice et l’agriculteur de retrouver une autonomie et donc du pouvoir, ainsi qu’un revenu supérieur, du sens au métier et de la considération. Elle permet au citoyen de se reconnec-ter aux réalités agricoles et de mieux se nourrir. Elle recrée des réseaux économiques locaux avec des ceintures alimentaires autour des villes permettant de réduire les transports. Elle crée aussi de nouveaux réseaux de producteurs, transformateurs, distributeurs, en encourageant le travail entre agriculteurs et artisans. En amont, il faut produire de nouveaux outils et machines ; en aval, elle intéresse les boulan-gers, bouchers et distributeurs.
Bref, la transition vers l’ABC est possible et éminemment souhaitable, à condition de réfléchir, d’évaluer les risques, de se former… chemin du bonheur ? Assurément.